mardi 16 février 2010

Sacrifice

Juiran venait de terminer ses corvées, et passait les bras chargés de linge sur la place du village lorsque ses yeux croisèrent ceux d’un bel étranger. Un baroudeur à n’en pas douter. Il discutait avec les gardes à l’entrée du village.
- Oui. Oui, j’ai entendu. Vous ne voulez pas de problèmes, je n’ai droit de dormir ici qu’une seule nuit. Pas de problèmes. J’ai compris…Les deux gardes sourirent devant l’air ahuri de l’aventurier. L’un d’eux leva le menton en direction de la jeune fille.
- C’est Juiran, la plus jolie fille du village. A mon avis, vous feriez mieux de ne pas vous en approcher. Les étrangers comptant fleurette à nos filles, c’est mal vu. Sans vouloir vous offenser.
- Pas de souci. Où est-ce que je pourrais dormir ? Le regard du jeune homme ne quittait plus la silhouette de Juiran. Elle avait accéléré le pas en voyant les trois hommes l’observer. D’une oreille distraite il écouta le garde lui expliquer où dormir tandis que l’autre garde reniflait qu’ils ne désiraient pas avoir de problèmes en ville.
La nuit tombée, Jurian errait à proximité de la maison du maire, espérant croiser le bel inconnu. Il était sorti marcher sous les étoiles. Lorsqu’il la vit, il la salua, un sourire charmeur aux lèvres.
- Que fait une jeune fille comme vous dehors à une heure pareille ?
- Je suis simplement sortie prendre l’air. Et vous ?
- Pareil. Vous avez le temps de discuter ?
- Un peu je pense, avant que mes parents ne s’inquiètent…

S’éloignant des lumières fades de la place, ils s’assirent dans l’herbe à la bordure de la piste menant au territoire interdit. Laru sentit la jeune fille se crisper un peu.
- Vous allez bien ?
- Oui.
Une légère hésitation dans la voix. C’est juste qu’ici je ne suis pas très à l’aise…
Laru se fit compréhensif. Oui, le territoire interdit…Il répondit d’un sourire au regard intrigué de Juiran. Je suis au courant des règles de votre village, vos gardes ont été assez insistants. Ce que je n’ai pas compris, c’est la raison de cet interdit.
Encore plus mal à l’aise, Juiran lui répondit qu’elle n’avait jamais su réellement, mais qu’on apprenait dès tout-petit que ceux qui s’y rendaient n’en revenaient que fous, et encore, s’ils en revenaient. Ce n’était peut-être qu’une histoire destinée à effrayer les enfants, mais dans le doute, elle avait vécu toute sa vie sans passer la frontière. Ils bavardèrent presque une heure avant qu’elle ne se décide à le suivre. Alors qu’il se relevait pour partir, le père de Juiran arriva et la força à rentrer. L’homme n’insista pas.
Le lendemain, il était parti. Personne ne chercha à savoir où. Mais Juiran, n’avait cessé de penser à lui, il avait le goût de l’interdit et de l’aventure. La nuit venue, son père veilla devant la porte pour ne pas que sa jeune fille sortit. Il s’endormit rapidement. Elle en profita, et s’enfuit en direction du territoire interdit, persuadée qu’elle y retrouverait l’étranger.
Les cris des bêtes, le vent dans les arbres et les branches qui fouettaient son visage ou s’insinuaient dans les ouvertures de ses frusques ne la dérangeaient pas. Pas plus que les odeurs inconnues ou le sol irrégulier. Même si elle voulait rebrousser chemin, elle sentait son but toujours plus proche. Son corps était tout entier à cette folle course. Une envie viscérale de retrouver l’homme de la veille. La raison de ce besoin lui échappait. Elle voulait juste avancer et être avec lui. Ne s’arrêtant ni pour boire ni pour manger, elle ne prêta aucune attention à la course de la nuit et du jour. Ce n’est que lorsque la lune éclaira son visage à nouveau, au travers d’un feuillage qu’elle reprit brutalement ses esprit. Elle tomba au sol et reprit ses esprit. Elle qui n’était jamais sortie de son village autrement que dans ses rêveries ressentit la fatigue et l’angoisse d’être perdue dans l’obscurité, seule dans les bois et dans le territoire interdit. Elle étouffa un sanglot, puis un second, avant de craquer et de ne plus retenir ses larmes. Comment une simple discussion avait pu la chambouler à ce point ? Comment avait-elle pu se laisser berner par un aventurier de passage ? Et si son père n’était pas arrivé, que se serait-il passé ? Plusieurs heures s’écoulèrent, Juiran décida de se relever et de reprendre sa marche, mais vers son village. Soudain, elle entendit un bruit sourd de branche qui craque, puis un autre, de fourrés écartés. Quelque chose approchait. Elle prit une grosse pierre pour se rassurer, la cacha dans son dos et attendit, tous ses sens en alerte.
Elle lâcha sa pierre en soufflant de soulagement quand l’aventurier apparut, tel un sauveur, le sourire aux lèvres, une torche à la main pour chasser les ombres que la lumière de la lune n’atteignait pas.
- Alors comme ça, l’oiseau a quitté son nid ? Il s’approcha, posa sa torche et serra la jeune fille contre lui pour la rassurer.
- Je ne comprends pas, j’étais chez moi, et je suis sortie. J’avais envie de te suivre, de te retrouver, de partir avec toi. Alors que je ne connais même pas ton nom ! Elle avait presque crié cette dernière phrase, comme si elle venait de se rendre compte de sa réalité en même temps qu’elle la disait. Elle chercha à s’écarter de l’homme d’un petit coup de tête et d’épaules en arrière, mais il la maintint en riant tranquillement.
- Calme-toi, je vais te ramener chez toi. Je m’appelle Laru. Les gardes m’ont demandé de partir alors je l’ai fait. J’ai eu envie de venir ici pour découvrir ce qui pouvait valoir un tel interdit dans ton village. Je crois que j’ai trouvé… Il desserra son étreinte pour qu’elle puisse reculer à son envie, mais elle ne le fit pas.
- Et alors ? Tu as trouvé quoi ?
- Le plus simple, c’est que tu me suives, tu verras. Ce n’est pas loin…

D’un signe de tête elle lui fit comprendre qu’elle acceptait. Il lui donna la torche, et ils marchèrent quelques temps, côte à côte, ignorant la nuit autour d’eux. Bientôt, il montra à la jeune fille l’entrée d’une grotte.
- Ton village craint ce qu’il y avait au fond de cette grotte.
- Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
La voix de Juiran traduisait son angoisse, elle tremblait, mais voulait savoir.
- Si tu me fais confiance, tu verras.
Juiran ne savait pas. Faire confiance à un inconnu ou croire à ce qu’on lui avait toujours dit. Découvrir que leur peur était fondée ou apprendre qu’elle avait toujours su la vérité, qu’il n’y avait rien à craindre. Finalement, elle en conclut que la seule façon de le savoir serait d’entrer, mais avec Laru à ses côtés. Il accepta, prit la torche et se mit en marche. Ils se déplacèrent dans des galeries insalubre. Mais Juiran se sentait en confiance, si Laru disait vrai, elle aurait une belle histoire à raconter à son retour. Elle ne prêtait attention qu’aux ombres sur les parois et à l’obscurité au-delà de la portée de la torche, pas aux directions choisies par son guide.
- Tu es sûr qu’on ne risque rien ?
- Evidemment. Nous arrivons. Tu vas voir.
- Et qu’est-ce que je vais voir ?
- Attends. Nous arrivons.

D’une intersection irradiait une lumière orangée. La chaleur croissait jusqu’à devenir agréable, anesthésiante. Lorsqu’ils franchirent le virage et arrivèrent dans la salle, les yeux de Juiran s’exorbitèrent. Jamais elle n’avait vu tant de merveilles réunies en un seul endroit. Jamais elle n’avait vu tant d’or, de bijoux, d’armes éblouissantes, d’objets précieux. Laru lui tint le bras et la fit avancer dans des allées dorées. Il ne l’empêcha pas de se parer de colliers et de bagues aux couleurs sublimes et à la valeur inestimable. Il s’arrêta d’un coup, sans la prévenir. Puis il pointa son doigt vers un recoin plus sombre, une petite alcôve cachée derrière un trône décoré de pierres précieuses et de gravures d’une beauté sensationnelle.
- Regarde ce trône. Ses gravures te montrent ce que craignent tes voisins et tes parents. La voix du jeune homme révélait un tel secret qu’il fallait le chuchoter. Juiran ne se sentait pas rassurée, mais la présence de Laru et de toutes les merveilles qui l’entouraient la firent avancer malgré tout. Elle fit le tour du trône et vit un œuf. Un œuf énorme, aux couleurs étranges. Une chaleur et une lumière inquiétantes pulsaient du cœur de l’œuf. Comme s’il était vivant. Elle ne sentit la dague qui lui transperça le dos et le cœur que lorsque Laru la fit tourner. Une vague de chaleur insoutenable la submergea, un bouillonnement liquide et brûlant traversant son torse pour couler sur l’œuf. La terreur l’envahit quand il commença à vibrer, en rythme avec le flot de son sang. Derrière elle, Laru la maintenait tout en psalmodiant.
Elle mourut lentement, sans se battre, sans crier. Perdue. Atrocement seule dans ses pensées. A son dernier souffle, elle vit la coquille se craqueler. Laru attendit, sur le trône, que l’œuf finit de s’ouvrir. Un dragon écarlate aux écailles gluantes apparut à ses côtés. Il lui flatta l’encolure, un sourire satisfait aux lèvres.
Dix jours plus tôt, il avait découvert cette grotte par hasard, et parmi tous les trésors, un grimoire. Il renfermait le rituel à effectuer pour devenir immortel et posséder une puissance prodigieuse, la puissance du dragon. Il ne lui restait plus qu’à nourrir sa future victime durant quelques semaines, ce n’est qu’à ce moment que le dragon né par le sang d’une vierge délivrerait son trésor.