mercredi 10 novembre 2010

Une histoire banale


Lorsque j’ai remonté la rue Briquet Taillandier pour rentrer chez moi, je repensais à ces derniers jours, à mon ami Albert que je ne reverrai plus.

La dernière fois où je suis passé devant chez lui, une pancarte « à vendre » était accrochée à une fenêtre. Je me suis arrêté. Cette maison, elle aurait dû appartenir à André, tout comme l’héritage laissé par leurs parents. Albert, c’était un gars de l’assistance, un gamin que les Martin avaient récupéré pour lui donner une chance dans la vie. C’était de bonnes gens que les Martin. Mais à leur mort, Albert a appris que ça serait André qui récupèrerait tous leurs biens. Alors sa tête s’est mise à ne plus tourner rond. Alors moi, qu’avait toujours été son copain, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’aider. Pour qu’il pense à autre chose et arrête de voir le mal partout. Je l’ai même emmené faire un tour sur les côtes belges là-haut. Pour sûr que revoir ces endroits où on avait passé pas mal de bons moments, je pensais qu’il aimerait. Je ne sais pas, il a dû prendre sur lui ou quelque chose comme ça, en tout cas, là-bas, il a rigolé avec tout le monde et tout. Mais sitôt qu’on a repris la voiture, il a remballé sur André et ses parents.

Après ça, je suis resté une bonne semaine dans le sud pour l’enterrement d’un oncle. J’avais peur pour Albert, mais quand je suis revenu, il n’avait rien fait, il était presque redevenu comme avant.

André allait revenir. Il comptait reprendre la maison qu’il avait quittée depuis des années, bien avant que ses parents ne décèdent. Mais Albert, qui y vivait depuis toujours ne voulait pas la laisser. Il voulait rester à Anzin. Dix jours avant qu’André n’arrive, Albert a disparu. Sans dire au revoir. Sans laisser de traces. J’ai demandé à nos copains du bar ou de l’Etoile, j’ai même été voir des gars avec qui il était en froid. Mais personne ne l’avait vu. On s’est inquiété auprès de la police, mais pour eux, Albert était grand. Il ne risquait rien.

Puis, André est arrivé. En ville on ne le connaît pas trop, il a fait des études à Arras, puis à Paris. Après on a plus vraiment eu de nouvelles. Il aurait fait sa vie avec une fille de Tours. Même pour Noël ou les jours fériés, il ne montait pas voir ses parents. Albert, ça le mettait dans tous ses états car même s’il était fier de son frère, dès qu’on parlait de son rapport à ses parents, André devenait un fils indigne. Pas même capable de présenter ses enfants à leurs grands-parents. Ces jours où André ne venaient pas, on était sûr de trouver Albert au bar, à se saouler jusque tard le soir.

J’ai demandé à André s’il avait des nouvelles d’Albert. Il m’a dit qu’il était parti en vacances dans le sud, qu’il ne s’intéressait plus à la maison. André ne se rendait pas bien compte, mais Albert n’aurait quitté cette maison pour rien au monde. Trop de souvenirs l’y rattachaient. Il avait passé toute sa vie à Anzin, dans cette maison, avec ses parents adoptifs, qu’il avait toujours vus comme ses vrais parents. Même moi, j’aurais voulu aimer mes parents autant, mais je pouvais pas. En tout cas, quand je venais chez les Martin, c’est sûr que j’y étais mieux que chez moi. Leur maison était à côté de l’ancien moulin. Petits, on y passait tout notre temps. C’est sûr que depuis ça en a perdu, mais à l’époque, c’était un terrain d’aventures. On ne disait à personne où on allait la nuit, mais on s’y racontait des histoires. Des trucs comme quoi des gens étaient morts plus haut et que leurs corps se coinçaient dans la roue du moulin, et d’autres trucs sur la Guerre. Adolescents, les histoires ont changé, mais toujours on revenait à ce moulin. Ce n’est que lorsqu’André a décidé d’y amener des filles pour fumer et coucher que nous avons arrêté d’y aller.

Si Albert était vraiment parti, c’est sûr, André allait récupérer la maison et les biens de ses parents. Mais s’il n’était pas vraiment parti, mais se terrait à l’abri quelque part, à guetter son frère ? Un après-midi, je suis retourné au moulin. La peur au ventre. Pas certain de faire quelque chose de bien. Mais quand je suis arrivé derrière, dans le terrain, j’ai tout de suite repéré Albert. Il campait, comme si de rien n’était. Je pense qu’il s’attendait à tout, sauf à me voir. A côté de sa tente, il y avait des vivres et le fusil. C’est ça que j’ai repéré en premier. Le fusil de Monsieur Martin. Il était chasseur, c’était son plaisir du dimanche à lui. Il n’acceptait la présence de ses fils qu’une fois rentré avec ses amis, au bar. Les garçons buvaient les paroles de leur père et des autres chasseurs tandis qu’eux buvaient et riaient.

Un matin, très tôt, pendant les vacances d’hiver, André avait pris le fusil de Monsieur Martin, en disant que s’il voulait pas les amener à la chasse, ils iraient seuls. Je n’ai vu Albert que le lendemain. Il ne parlait pas du tout. Je suis resté à côté de lui, jusqu’à ce qu’il me dise ce qu’ils avaient fait. Ils n’avaient rien trouvé dans les bois. Alors André avait poussé jusque chez les Corbeyre, des vieux que peu de gosses aimaient. Leur chien s’étant mis à aboyer, André avait armé le fusil et tiré. En plein dans le poitrail m’a dit Albert. Ils ne s’attendaient ni au bruit, ni à ce que l’animal ne meurt pas sur le coup et se mette à gémir au sol. Ils ne s’étaient enfuis qu’en voyant les lumières s’allumer chez les Corbeyre. Un fois, chez eux, ils avaient rangé l’arme en silence et étaient retournés se coucher comme si de rien n’était. Albert pleurait en me racontant cette histoire. Il avait peur que ses parents l’apprennent et soient déçus. Albert avait le même regard désespéré que cette fois, où enfant, il avait tiré sur le chien.

Albert m’a fait signe d’approcher. « J’aurais dû me douter que tu me trouverais. Je me suis planqué là à cause d’André. Je ne veux pas le voir prendre les objets des parents pour les vendre. Je ne veux pas voir partir leurs souvenirs, leurs traces. Je veux bien qu’il vive là, mais pas qu’il vide tout. Je veux pas. Il veut faire de la maison un gîte rural. Ici ? A Anzin-Saint-Aubin ? Non, mais quoi ? On n’a pas besoin de transformer notre maison en hôtel ou je ne sais quoi ! C’est nos souvenirs, ma famille. Mon seul chez moi. Lui il s’en fout, il est parti, il trouvait que … Oh ! Puis Merde ! J’en ai marre. Je vais partir. J’attends juste pour aller récupérer tout. Ou bien peut-être…Merde ! Quel con ! » Il avait craché tout ça d’un coup, sans me laisser le temps de lui parler. Juste de m’assoir à côté de lui et de regarder devant moi. Je savais que ça le travaillait tout ça. Je pensais même qu’il avait réellement perdu l’esprit et voilà que tout d’un coup il lâchait tout, de façon assez lucide. Sauf que là, moi, je savais pas quoi répondre. Alors je suis resté à côté de lui, prenant une bouteille qui traînait, entamée, entre nous. Il s’est passé pas mal de temps avant qu’il ne reparle.

« Tu sais, André va venir. Il sait que je suis là, c’était notre cachette, notre coin à nous. Même s’il m’a trahi plusieurs fois ici. Je sais qu’il va venir et je l’attends ! » Dans son regard, j’ai distingué de la détermination, comme s’il comptait commettre un acte irréparable.

Le lendemain, quand je suis retourné le voir, je l’ai trouvé mort. Abattu à bout portant. C’était pas beau à voir, mais c’était mon ami, alors je me suis rué vers lui. J’ai cherché à voir s’il était encore en vie, mais non. On dit plein dans choses dans les films, mais voir un ami mort comme ça, on y est jamais préparé. J’ai voulu appeler les pompiers, mais j’ai remarqué qu’il manquait quelque chose. Le fusil de Monsieur Martin. André était venu et pour je ne sais quelle raison, il avait tué Albert. J’ai attendu que le soir tombe à côté d’Albert, en buvant ses deux dernières bouteilles. Puis je suis allé voir son frère. Quand il m’a vu arriver, il est devenu pâle comme s’il voyait sa mort en face. Il savait pourquoi je venais et moi, je ne savais pas ce que je ferais. On s’est assis, sans un mot. On s’est regardé, cherchant à lire dans l’autre. Mais il a parlé. Il a commencé à me raconter son enfance, combien il aimait Albert et le jalousait. Il m’a raconté toute sa vie en quelques heures. Je ne comprenais toujours pas son geste, pourquoi il avait tué Albert. Je l’ai poussé à me raconter. Il a sorti une bouteille. Je voyais la sueur dans son dos et sur son front. Il a commencé à bégayer, à expliquer qu’Albert s’était caché derrière le vieux moulin, attendant qu’il parte pour rentrer à la maison. André lui avait proposé de rentrer, de discuter, de revoir ses projets, mais Albert ne le croyait pas. Après c’était assez confus dans les souvenirs d’André, mais ils se seraient racontés leurs souvenirs communs, les auraient interprétés avec leurs regards d’adultes, se rendant compte qu’ils ne s’étaient jamais vraiment compris. Et sans prévenir, le fusil serait arrivé dans les mains d’Albert. Il l’aurait braqué sur André avant de le retourner contre son torse en un geste maladroit. André n’avait rien pu faire. Et comme il avait mis les mains sur le fusil, il aurait pris peur qu’on l’accuse et serait rentré chez lui en état de choc. Quand il s’est tu, je me suis levé en finissant mon verre et je suis parti en silence.

Le lendemain, André a été retrouvé sous la vieille roue du moulin. Saoul, il se serait pendu à la roue avant de tomber et de s’étouffer dans la boue.

Et je repense à mes amis, à ces frères qui ne se sont jamais vraiment compris et parlé franchement, s’ils avaient fait cet effort, rien ne se serait passé comme ça... Chaque fois que je repasserai devant le moulin, ce ne sont pas ces souvenirs que j’aurai, mais leurs têtes tels qu’ils étaient aux derniers moments, morts et malheureux.